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Incarné6 min de lecture

La fatigue qui ne part pas avec le repos

Dormir plus ne suffit pas toujours. Il existe une fatigue qui ne vient pas du manque de sommeil mais de l'effort permanent de tenir.

Joran Ferragu

Créateur de JODLAME

Il y a une fatigue qui résiste. On dort, on prend des vacances, on lève le pied — et au bout de trois jours, elle est toujours là. Ce n'est pas un manque de sommeil. C'est autre chose.

La fatigue de la tenue

Tenir demande de l'énergie en continu. Tenir une posture, une image, un rôle, une exigence qu'on s'est donnée. Tenir malgré quelque chose qu'on ne veut pas regarder.

Cet effort ne s'arrête pas la nuit, et c'est pour ça que le sommeil ne le répare pas. On se réveille aussi fatigué qu'en se couchant, parfois davantage.

Le corps, lui, le sait très bien. Il l'exprime par les mâchoires serrées, les épaules hautes, le ventre dur, le dos qui ne se dépose jamais complètement — même allongé.

Le repos qui ne repose pas

Une part de ce qu'on appelle repos ne repose rien. Regarder un écran, faire défiler des images, occuper l'esprit pour qu'il cesse de tourner : c'est une mise en veille, pas une détente.

La différence est simple à repérer : après un vrai repos, on se sent plus présent. Après une mise en veille, on se sent plus flou.

Ce n'est pas un jugement — il y a des jours où la mise en veille est exactement ce qu'il faut. Mais si c'est la seule forme de repos disponible, la fatigue de fond ne bougera pas.

Ce qui repose vraiment

Ce qui repose, c'est ce qui permet de relâcher la tenue. Et cela demande deux conditions.

De la sécurité. On ne relâche pas dans un environnement où il faut rester vigilant. C'est physiologique, ce n'est pas une question de volonté.

Du temps sans objectif. Un temps qui ne sert à rien, qui ne doit produire aucun résultat, pas même du bien-être. Dès qu'on se repose « pour être plus efficace ensuite », l'effort continue sous une autre forme.

Le corps sait se déposer

Quand ces deux conditions sont réunies, quelque chose se produit souvent assez vite : un soupir profond qui n'a pas été décidé, une chaleur qui monte, parfois une émotion qui arrive sans prévenir.

Ce sont des signes de dépose. Le corps a compris qu'il pouvait lâcher, et il lâche — avec ce qui était retenu.

C'est parfois désagréable sur le moment. C'est presque toujours suivi d'une forme de repos réel, différent de tout ce que le sommeil peut donner.

Une piste, pas un remède

Toutes les fatigues ne relèvent pas de cela, et il est important de ne pas confondre : une fatigue persistante mérite d'abord un avis médical. Ce dont je parle ici est ce qui reste quand le corps a été vérifié et que rien n'explique.

Cette fatigue-là ne demande pas plus de sommeil. Elle demande qu'on cesse, un moment, de tenir.