« Je ne sais plus ce que je veux. » C'est l'une des phrases que j'entends le plus souvent, et presque toujours dite avec une forme de honte — comme si c'était un manque de clarté, un défaut de caractère, une paresse.
Ce n'en est pas un. C'est un moment de bascule, et il est plus fréquent qu'on ne le croit.
Les envies empruntées
Une grande partie de ce qu'on croit vouloir n'est pas venu de nous. Ce sont des envies héritées, absorbées d'un milieu, d'une famille, d'une époque, d'un métier. Elles ont fonctionné — parfois très longtemps. Elles ont porté des projets, des efforts, des réussites réelles.
Et puis un jour, elles cessent de tirer. Ce n'est pas qu'elles étaient fausses. C'est qu'elles ne correspondent plus.
L'impression de ne plus rien vouloir vient souvent de là : les anciennes envies se sont tues, les nouvelles ne se sont pas encore formulées. Entre les deux, il y a un silence — et ce silence est confondu avec le vide.
Ne pas remplir trop vite
La tentation, dans ce moment, est de se donner un but rapidement. N'importe lequel, pourvu qu'il y en ait un. C'est très compréhensible : ne pas savoir est inconfortable.
Mais un but choisi pour faire cesser l'inconfort a toutes les chances d'être encore une envie empruntée — juste plus récente. Et il faudra recommencer.
Rester un peu dans le silence, sans le remplir, est difficile. C'est aussi ce qui permet qu'autre chose se forme.
Le corps répond plus vite que la tête
Quand la pensée ne sait plus, le corps sait encore. Il se resserre devant certaines perspectives, il s'ouvre devant d'autres. Ce n'est pas spectaculaire, c'est très ténu — mais c'est fiable.
Dans l'espace de travail, on part souvent de là : non pas « qu'est-ce que je veux », question à laquelle personne ne peut répondre sur commande, mais « qu'est-ce qui, dans mon corps, s'ouvre ou se ferme quand j'évoque telle direction ». La réponse arrive par la sensation avant d'arriver par les mots.
Une envie n'a pas besoin d'être grande
Ce qui revient en premier est souvent minuscule. Envie de marcher. Envie de silence. Envie de voir quelqu'un de précis. Envie de ne pas y aller.
Ces petites envies sont les premières à revenir parce qu'elles sont les moins encombrées d'attentes. Il vaut la peine de les écouter : elles indiquent la direction avant que la direction soit nommable.
Ne plus savoir ce qu'on veut, c'est parfois le début d'un vouloir plus juste. Il demande simplement plus de temps qu'on ne voudrait lui en donner.
